Le premier sabotage auquel l’apprenti saboteur devrait se livrer est celui du confort, et en particulier de son propre confort intellectuel. Un excès de certitudes peut en effet entraîner l’apparition de gangrènes difficilement curables. Les symptômes et causes ne manquent pas et s’emmêlent souvent en un magma mou. Incapacité motrice à porter un jugement critique productif, érection du statu quo pour pallier une impuissance d’analyse, frigidité de l’imaginaire, opportunisme au souffle court, allergie au point d’interrogation… Comment cela se transmet-il ? D’étranges bacilles s’activent avec une logique implacable, parfois dès la naissance, mais le plus souvent par frottement. Il suffit généralement d’un faible pour une figure d’autorité, d’une fascination mal placée pour ses mises en scène et maquillages. On trouve alors tout autour l’uniforme des petits sergents qui prennent le relais : qu’ils soient officiels ou rebelles, à l’arrière de certains bureaux ou certaines banderoles, les mêmes galons s’affichent, plus ou moins discrets et brillants. L’oreille se dresse, les œillères s’accrochent, la bouche s’ouvre, le magnétophone se branche. Stade terminal similaire aux cancers du colon : il faut que cela sorte par le haut.

 

Après cela, rien ne va plus, tout peut aller très vite. La myopie s’accentue et ne dévoile plus qu’un bout de nez rendant louche ce qui vient dans la distance. On s’irrite devant une situation devenue incohérente (quel confort assumerait l’incohérence ?), et l’épiderme développe une imperméabilité à la curiosité. Tout homme et toute femme peut dès lors développer un mécanisme curieux, les rendant violents voire indifférents face à tout changement, engraissant les glandes cyniques jusqu’à l’obésité. Apparition du bourrelet en détour de phrase, teneur anormale de cholestérol dans les flux lexicaux. Ça commence par le cul évidemment : devant les écrans, à l’écoute des baffles, des publicités, du type en costard, actualisation de la page, toute passivité finit par être hémorroïdaire ! Parce que la transmission moderne est sans-fil, ils ne voient pas la laisse. Des patients témoignent – on ne leur propose jamais aucun exercice, on ne leur demande aucune gymnastique de l’esprit. Entre deux encouragements à se résigner, la seule activité autorisée est une participation hebdomadaire au grand karaoké. Duels de récitation autour de deux ou trois idées en carton-pâte comme masques de carnaval. Les meilleurs coups de becs perroquets gagnent des bons d’achat dans leurs rayons préférés.

 

Écoutons-les attentivement, la grippe aviaire est dans les postes ! Ça ira malade tant qu’on donnera écho aux piafs plus ou moins déplumés des critiques du tout-va, assoiffés d’exhibitionnisme de salons. Ils ne parlent pas du monde mais d’eux-mêmes. Les chiens de garde ne préfèrent rien mieux que lécher en meute leurs propres fondements. On appelle ça “faire des mondanités” et en plus de conditionnements, la société du spectacle viole nos moindres réflexes. Ils se bousculent à la queue-leu-leu les académicouilles fripées, pourrissant le vert du costume à force de disséquer un dictionnaire écrasé sur la route ; tous les vieux anesthésiants officiels, gendarmes du tiède aux citations en règle, amis de toutes les partouzes intellectuelles ; romanciers tordus devant nos vies comme de grands invertébrés à la bave généreuse ; les mangeurs de tout ce qui fétide ; pigeons enragés picorant un nouveau fard dans les mains d’un producteur libidineux ; mouettes amputées d’ailes, réfugiées sur internet pour répandre leurs rires paranoïaques et inconsistants guanos. Du poseur bâfrant la moindre parcelle d’audience pouvant refléter leur trogne. Tous les terrains sont bons. Ils affirment vouloir encadrer la Pensée Française, ajouter de la Majuscule pour faire plus sérieux, désamorcer les langues déviantes : que l’on éloignât cet argot de ma feuille de chou ! Tous gonfleurs de baudruches. Snobs heureux de prolonger le snobisme lu chez Proust. Des phrases à gratter, multipliant les mots morbacs. Sans y prendre garde, certains se laissent vite coloniser la cervelle et dur de s’en débarrasser. Les chiens sont galeux. Ils s’accrochent drus. Emportez tout ça à la lessiveuse, à plus de 60, avec une bonne dose de Stromectol. N’en parlons plus, passons outre. Ils sont déjà trop à avoir choisi pour seule occupation de moquer ces volailles, à tel point qu’ils n’ont plus d’autre raison de parler et rêvent seulement de pouvoir prendre leur place dans la fatigue des fauteuils d’un animateur à peau en stuc – y fait un bruit bizarre mais y marche toujours mon téléviseur. Difficile de trouver plus pénible que ceux qui cognent par amour des applaudissements.

Saboter est déconforter, encourager l’audace, pousser l’autre à sortir de ses habitudes, ce vieux canapé qui ronge tout élan. Ici et ailleurs, nos corps ont la mauvaise tendance à se laisser border de valeurs établies bien chaudes, difficiles à déceler, et contre lesquelles la révolte est pourtant nécessaire. Répandons la méfiance devant chaque système créant du confort, et plus vicieusement, le désir du confort. Ce Léviathan n’est jamais satisfait, il se croit toujours perfectible, et ses mises à jour sont incessantes. Il crée avec une facilité déconcertante l’état de servitude volontaire, l’état d’attente continuelle qui enferme l’imaginaire, anesthésie la moindre mutinerie. Or la perspicacité ne suffit pas, car les nihilismes passifs deviennent bientôt des obéissances passives. Rien de tel qu’un bon totalitarisme pour mettre en ordre la sécurité intellectuelle, verrouiller les discordances.

Si l’on croit que je souhaite prescrire à tous la position du fakir sur ses clous ou de l’acrobate sur une chaise bancale, c’est que l’on ne veut pas me lire correctement. Toute lucidité est intranquille, impose de regarder la cruauté en face, mais n’y voyez aucun masochisme. Qui ne perçoit pas l’indécence du confort né pour narguer les misères, asservir ceux qui en permettent les conditions ? Le confort matériel peut être issu du plus noble artisanat, il n’a de sens qu’une fois partagé : réconfort. Néanmoins, il y en aura toujours pour nous proposer de faire la course dans des cercueils doublés de soie.

 

Qu’il est doux le confort de l’ivresse abrutissante, des sommeils sans éveils. Confort de la sobriété qui se croit maîtresse du jugement moral. Confort du poète s’étouffant de mots collants de miel après avoir oublié leurs implosions. Confort du ricanement qui dénonce la médiocrité d’une télévision sans parvenir à s’en détourner – ça repose. Confort à cultiver le jardin de ses conditionnements ou de ses doutes. Confort dans le métro aux heures de pointe, contre la chaleur d’une aisselle voisine, là où l’on oppose à la fièvre du troupeau la froideur des machines prolongeant bras et regards. Confort dans la solitude d’une voiture, d’une prison narcotique, d’une foule qui scande un même et unique mot d’ordre. Confort du conformisme et de l’anticonformisme, du bien et du mal, des rouges et des blancs, de toutes les mutilations manichéennes. Sabotez vos conforts avec grands rires et gros mots ! Jouez sans respect des règles, car le jeu est un inconfort face au hasard, aux techniques, à la surprise ! Provoquez l’immédiat, le tremblement ! Sabotez !

SABOTER LE CONFORT