Il faut passer rapidement pour ne pas voir le joyeux bordel des Grands Voisins. Et pourtant, tous y sont de passage. Chaque bâtiment est un magma en mouvement, toujours changeant. Si l’œil veut parvenir à saisir un peu de ce réel, il doit se faire kaléidoscope. Ça tourne et les couleurs changent aux différentes heures, aux différents jours et visages. Migrants, artistes, gitans, végétariens, sans-pap, mains tendues, mains-sur-le-cœur, méfiants, mafieux, malades, distraits… Plus de six-cents « résidents », logés là par l’urgence, et presque deux mille présences quotidiennes : campeurs, squatteurs, starteupeurs, militants, bobos, anars du dimanche, jardiniers en herbes, prisonniers politiques en exil, vestes en cuir sur djellaba, lunettes noires dans la nuit, bières artisanales dans les mains et les indifférences promenées… Tous circulent dans les vestiges de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul qui accueillait autrefois quelques 1500 naissances annuelles et je-ne-sais combien de décès. Les fantômes ne manquent pas. Après sa fermeture en 2011 et les déménagements vers Cochin ou Necker-Enfants malades, les archives ont été laissées là. Dossiers médicaux, cafetières, outils obsolètes, chroniques de scandales, de joies et de tristesses. On a éparpillé tout ça, mais quelques objets restent. Des photographies sous la poussière.

 

Il faut voir trop vite pour ne pas explorer le joyeux bordel des Grands Voisins. Désormais, les multiples façades ne dissimulent rien d’autre que vertiges. Elles ont été baptisées il y a longtemps, sur les traces du monde hospitalier : Lelong, Lepage, Pasteur, Pierre Petit, Robin… Ces noms ne renvoient plus à des professeurs émérites ou grands thérapeutes, mais à plusieurs fourmilières en cohabitation. Tout le monde s’en approprie une part, jamais complètement – les briques sont fuyantes et racontent trop d’histoires. La Lingerie n’accueille plus les draps de patients, mais les cafés, les cuisines et les bières. La belle cheminée de la Chaufferie ne fume plus mais indique comme une balise sa buvette, sa boutique, sa terrasse, son potager et son cimetière de vélos. Avant la Ruche, espace de travail à multiples projets alvéolés dans une mansarde, il y avait un long réfectoire pour les employés. La Maison des Médecins accueillait le repos du personnel médical et les fresques salaces des faluchards ; désormais, on y dépose ses tissus pour fabriquer du vêtement, ou on se dépose pour une sieste… à l’étage on joue, on pianote, on théâtre, on boxe, on raconte, on apprend un peu tout : les bases grammaticales, les basiques de la relation. À force de déambuler, les anecdotes s’empilent et viennent écraser toute tentative objective de perception. Une mémoire collective y est en incessante fabrication : et plus elle se démantèle, plus on commence à en comprendre les enjeux. On pose des questions et les réponses sont évasives, intimes, glissent sur des murmures, des rires ou des cris. On s’approprie les secrets mais déjà ils brûlent. Les mensonges magnifiques ne sont jamais bien loin. Des panaches qui apportent de la couleur à la brume des parcours de rue, des traversées, des noyades frôlées en Méditerranée ou caniveaux. Je parle de cette épaisse cendre de fatigue qui s’est accumulée dans les crânes jusqu’aux ongles, étouffant la voix portée vers un autre que soi. Ce coton âpre du dégoût enfoncé dans le gosier. Longtemps, beaucoup n’ont eu rien d’autre à se mettre sous la dent que la cruauté d’une réalité que l’on subit jusqu’à l’étourdissement. Alors ça acère. La confiance devient une perle de diamantaire. Et puis à force de murmures, de rires et de cris, vient le dialogue. La parole s’enclenche. On raconte, on écoute avec précaution. Il faut bien saisir les mots qui sont partagés. Il y en a trop qui ont déjà été envoyés en l’air pour finir brisés, écrasés pas plus que crachats. Alors il faut bien les tenir, les manipuler, et construire avec.

Tentative de voisinage avant destruction